Vingt-sept districts sanitaires, trois provinces, près de trois millions d’habitants concernés, un million trois cent mille comprimés acheminés jusqu’aux écoles et aux villages les plus reculés du Chari-Baguirmi, du Mayo-Kebbi Est et de la Tandjilé : la campagne de traitement contre la schistosomiase, organisée en mai 2026, illustre, une fois encore, ce que signifie concrètement la lutte contre les maladies tropicales négligées au Tchad.
Pendant des mois, Abakar, dix ans, a souffert d’un mal qu’il ne pouvait pas nommer. Une fatigue qui s’installait sans prévenir. Des douleurs au ventre qui revenaient par vagues, jamais assez fortes pour qu’on l’emmène d’urgence au dispensaire, mais assez tenaces pour qu’il perde le fil de ce qui se disait en classe. Ses notes en pâtissaient, sa vie d’enfant aussi.
Jusqu’à ce jour où les parents d’Abakar ont été informés d’une campagne de distribution au sein de l’école de Dourbali – où l’enfant est scolarisé – de Praziquantel, premier traitement anti-parasitaire utilisé contre la schistosomiase, ou bilharziose. Grâce à ce traitement, le jeune garçon a pu retrouver une vie normale en à peine quelques semaines. Sa fatigue constante avait disparu, ses douleurs aussi. Il a pu recommencer à jouer avec ses camarades dans la cour de l’école et il était nouveau capable de suivre une leçon entière.
La schistosomiase, une maladie silencieuse
La schistosomiase, ou bilharziose, est un mal silencieux qui n’apparaît pas de façon brutale mais s’installe progressivement. Elle se contracte au contact d’une eau douce contaminée par des larves parasitaires. C’est l’une des maladies tropicales négligées (MTN) qui pèsent le plus lourdement sur les populations rurales d’Afrique centrale. Chez l’enfant, l’infection chronique freine la croissance, altère les capacités d’apprentissage et compromet l’assiduité scolaire. Les femmes, les populations nomades et les communautés déplacées sont les plus exposées et celles qui sont le moins souvent en contact avec les services de santé.
Du 21 au 23 mai 2026, une campagne conduite par le Programme national de lutte contre les maladies tropicales négligées du Tchad, avec l’appui de l’OPC et de notre partenaire l’ONG Sightsavers, a permis d’administrer du Praziquantel à près de 690 000 personnes dans 27 districts sanitaires des provinces du Chari-Baguirmi, du Mayo-Kebbi Est et de la Tandjilé, dans le sud et l’ouest du Tchad. La distribution a eu lieu simultanément au sein des établissements scolaires et auprès des communautés dans les villages les plus éloignés.
Une cartographie nationale, conduite en 2015, avait montré que sur les 139 districts sanitaires du Tchad, 28 présentaient une prévalence de schistosomiase inférieure à 20 %, tandis que 16 autres se situaient entre 20 % et 50 %. Conformément aux recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), ces niveaux de prévalence imposaient un traitement systématique préventif, administré à intervalles réguliers et sans attendre l’apparition des symptômes. Depuis 2023, ces campagnes se sont multipliées et renforcées au Tchad.
Planifier, former, sensibiliser : des campagnes minutieusement préparées
Ces campagnes dites de distribution de masse (Mass Drug Administration, ou MDA) sont préparées pendant plusieurs mois. Celle de mai 2026 a été précédée de réunions de planification aux niveaux central, provincial et de district, afin d’arrêter les cibles, les besoins logistiques et les stratégies de mise en oeuvre propres à chaque zone. Des sessions ont été organisées pour les superviseurs, les agents de santé, les enseignants et les représentants communautaires afin de les former aux procédures de distribution, à l’usage des outils de collecte de données et aux techniques de sensibilisation.
En parallèle, des activités de mobilisation sociale ont permis d’expliquer, village par village, l’importance de la prise du Praziquantel — un préalable indispensable à l’adhésion des familles, sans laquelle aucune couverture, même bien planifiée, ne peut être effective sur le terrain.
Cette approche s’est également traduite par une attention particulière portée aux femmes, aux populations nomades et aux communautés déplacées — celles que les statistiques nationales risquent le plus souvent d’oublier. Pendant toute la durée de la campagne, des équipes de supervision ont été déployées sur le terrain pour appuyer techniquement les agents, vérifier la qualité de l’administration des traitements et résoudre, en temps réel, les difficultés logistiques rencontrées dans les zones les plus reculées.
Vingt-sept districts sanitaires, trois provinces, près de trois millions d’habitants concernés, un million trois cent mille comprimés acheminés jusqu’aux écoles et aux villages les plus reculés du Chari-Baguirmi, du Mayo-Kebbi Est et de la Tandjilé : la campagne de mai 2026 illustre, une fois encore, ce que signifie concrètement la lutte contre les maladies tropicales négligées au Tchad.
Non pas une action médicale isolée, mais une chaîne ininterrompue de planification, de formation, de sensibilisation et de supervision, où chaque étape compte autant que le traitement lui-même. Non pas une simple action de distribution mais un minutieux travail de vérification des résultats, condition d’une élimination durable de la schistosomiase comme problème de santé publique. Avec toujours la même exigence de « ne laisser personne de côté », la même conviction qu’aucun espace ne doit rester hors d’atteinte. C’est ce qui anime l’action de l’OPC au Tchad depuis plus de dix ans.
Crédits photo: Gigi Leblack/OPC